3. LE BAPTÊME
Lorsque j’eus bu le lait et mangé le pain noir, et lorsque la niania fut partie, après m’avoir dit encore que les visiteurs, pour lesquels on préparait l’appartement du Sud, étaient les Wassilkowsky, père, mère et fils, et qu’il y aurait bal le soir, je sentis le besoin de dormir. À cet effet, je tirai les six paires de rideaux aux six fenêtres, ces dernières restant grandes ouvertes, et j’enlevai les vêtements qui me serraient le corps. De la robuste commode, je tirai un long peignoir en toile écrue toute parsemée d’arabesques brodées — les carrés, les triangles, les étoiles, qui constituent ce qui s’appelle les dessins russes, mais qui sont en réalité la décomposition chaotique de l’écriture sacrée d’un peuple mongol perdu ou dispersé dans l’énorme plaine russe, après deux siècles de triomphale invasion — et je m’en enveloppai directement par-dessus la chemise. Je jetai tous les vêtements enlevés sur le divan turc appuyé à la paroi Sud-Ouest, assez près de mon lit, lequel suivait la diagonale Sud-Nord de la pièce jusqu’au petit paravent à trois panneaux qui en abritait le chevet. Je vis alors sur la chaise les restes de mon déjeuner.
Qui sait, l’idée lui viendra peut-être de venir le chercher, - me dis-je, et, pour éviter une telle éventualité importune, je transportai le plateau dans le corridor, où je le déposai par terre, à droite de ma porte.
Rentrée dans ma chambre, je remis encore en ordre quelques feuilles de papier qui traînaient sur la table à écrire. C’était une précaution utile, car placée en plein courant d’air entre les fenêtres ouvertes, cette table était vraiment un endroit peu sûr pour les expansions lyriques confiées à ces feuilles.
Je brûlerai sans doute tout cela, pensai-je presque à voix haute. Ce ne sont que des bêtises, écrites par quelqu’un qui ne sait rien.
Les feuilles de papier disparurent dans le tiroir unique de la table et je revins près du lit.
Je vous dois, mes lecteurs, ce détail encore : dans ma chambre, ainsi que dans tout appartement d’une jeune fille russe de bonne éducation traditionnelle, il n’y avait pas de miroir, car il était généralement convenu chez nous que la jeune fille de mœurs convenables ne se soucie pas d’être belle. Il y avait bien, tout près de mes icônes, une petite table de toilette avec un chaste rideau blanc qui en cachait les menus objets indispensables à l’hygiène du corps et des cheveux, mais le miroir, symbole de vastes libertés, n’y aurait fait son apparition que le jour de mes fiançailles. Pour le moment, sa place était marquée par un clou vissé dans la mince planche qui soutenait le rideau à une hauteur considérable par-dessus la table. À ce clou j’avais suspendu, le jour de la Saint Ivan-des-Eaux, une couronne de fleurs des champs. Il en restait encore le ruban rouge et or et quelques tiges sèches.
Avant de m’étendre, je défis mes tresses d’un blond foncé légèrement bronzé et je fis cette dernière réflexion : « Il faudra dormir très profondément pour être bien éveillée cette nuit… à une heure ». Ces trois derniers mots s’ajoutèrent à ma phrase comme indépendamment de moi, et je les répétai assez fort : « Oui, à une heure ». Là-dessus, je m’abandonnai à l’édredon.
***
Selon mon expérience, on rêve toujours lorsqu’on dort, mais la mémoire n’enregistre pas toujours les tableaux et les scènes qui se présentent à notre esprit, si du dehors aucune impression analogue ne vient capter et traduire en termes de possibilité réelle (physique), l’envolée fantastique du songe. Si nous pouvions retenir chaque fois chaque songe, notre vie serait infiniment plus riche, car notre être intime, libéré de la prison et du scepticisme du corps pendant le sommeil, apporterait à notre intellect un champ d’observations et de connaissances immensément utiles pour la compréhension de l’Inconnu, c’est-à-dire de ce domaine cosmique où les forces sont des êtres et les phénomènes les effets plastiques d’un jeu divin, à la fois semblable et opposé à ce qui se passe communément devant nos yeux…
En ce jour de ma consécration à l’ombre tragique du « Mauvais », une circonstance très spéciale, et que vous connaîtrez tout à l’heure, me permit d’enregistrer le songe étonnant que voici : Je vis d’abord un champ où ne poussait que l’herbe sauvage avec, çà et là, quelques rares monticules de sable que le soleil, excessivement ardent, teintait en jaune brillant d’un éclat insoutenable. Au milieu de ce champ, un ruisseau se forma peu à peu, et j’eus l’impression, toutefois encore incertaine, de me trouver sur une sorte de navire qui se frayait avec peine un passage à travers le sable humide des deux rives. À la suite de l’effort que je fis pour m’expliquer la curieuse situation du navire dans le ruisseau étroit, ce dernier s’élargit, rapidement et énormément, et tout à coup un mouvement énergique précipita l’embarcation dans une baie qui s’ouvrait au large sur un horizon d’un bleu intense. Les matelots et les quelques autres passagers de mon navire se mirent à crier de joie, et au moment précis où je me demandais d’où leur venait cette allégresse, je vis, à quelque hauteur au-dessus de l’horizon et droit devant nous, un disque d’émeraude rayonnant. Je n’eus pas le temps de me demander ce que c’était, que déjà le disque avait pris l’apparence d’une horloge, avec les douze nombres marqués en or étincelant.
Le « 1 », tout particulièrement, vibrait comme si une vie ardente s’y débattait. Il était placé à gauche du « 12 », ce qui signifiait que cette horloge marchait dans le sens inverse des nôtres. Je fixai toute mon attention sur ce « 1 » curieux, et il me sembla qu’un fil rouge en partit et s’entortilla en zigzags et en spirales bizarres autour des nombres. Mais à peine eus-je la curiosité de suivre ce fil pour en distinguer les différentes contorsions, que l’ombre noire d’un doigt immense se posa à travers le disque, comme pour ne désigner que le « 1 ». Il y avait dans la volonté impérieuse de ce doigt une défense formelle de voir le reste.
À une heure ! m’écriai-je.
Et ce cri me réveilla.
Comment vous raconter sans vous offusquer la situation inattendue autant que navrante dans laquelle je me trouvais. Les deux pans de mon large peignoir pendaient des deux côtés du lit, comme des ailes blessées. Ma chemise était repoussée jusqu’à ma gorge, et mon ventre de jeune fille s’offrait dans toute sa nudité au regard d’un jeune homme qui se tenait dans une pose assez gauche sur la chaise, à ma droite, où, une heure ou deux auparavant, avait été déposé le plateau avec le lait et le pain. Je reconnus immédiatement le jeune Wassilkowsky, Micha, et tremblante de honte je sautai en bas du lit et courus vers les fenêtres, en serrant le peignoir autour de mon corps.
De quel droit êtes-vous venu ici ? criai-je hors de moi. Qui vous a permis d’entrer dans ma chambre ?












Commentaires
Répondre à cet article