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I. Magie du Chaos

Créez votre propre système Magicke

Ce texte est dédié à la mémoire d’Ioan Couliano, mystérieusement assassiné en 1991 à l’âge de 41 ans

 INTRODUCTION

Le présent texte a pour sujet la pratique de l’art magique, c’est-à-dire les procédés de création, manipulation et communication d’univers imaginaires et de mythologies personnelles. Le terme de magie ne suggère pas la croyance en une quelconque action thaumaturgique ou une métaphysique spiritualiste. Il est certain que le mot « psychologique » aurait causé moins de problèmes. Nous préférons cependant continuer à parler de magie, parce que nous pensons que l’action sur l’imaginaire, surtout à des fins autres que simplement ludiques ou esthétiques, a été de tout temps dévolue à une classe d’hommes particuliers qu’on appelait les magiciens. C’est pourquoi on trouvera dans ce texte davantage de citations d’Agrippa, de Crowley ou des tantristes que de rapports cliniques. Ces hommes ont en effet été les premiers à élaborer une pratique et un langage de la vie onirique, et bien que leurs a priori philosophiques nous paraissent maintenant dépassés, il reste, dans leur pratique empirique, un certain nombre d’éléments qui peuvent s’avérer tout à fait précieux. L’imaginaire informe (donne forme) le réel, ainsi que l’ont compris depuis longtemps les psychologues et psychanalystes. Mais le réel informe à son tour l’imaginaire : un simple coup d’oeil sur nos rêves nocturnes suffirait à le prouver si nous n’étions pas complètement assujettis au dogme des « contenus inconscients », lesquels ne peuvent être qu’« anciens ». Pour le psychanalyste, en effet, tout remonte à l’époque de pipi-popo, ou plus loin encore, via l’inconscient collectif, à de mystérieux archétypes archaïques passant de génération en génération par un canal resté mystérieux (l’ADN peut contenir beaucoup de choses, mais tout de même…). Ramener tous les contenus inconscients à des réalités anciennes, la Tour Montparnasse au Phallus infantile et les chapeaux melon aux mandalas, permet d’éclipser ce que notre imaginaire possède de dynamique et rendre ainsi possible une interprétation, car un imaginaire en perpétuelle mutation devient difficilement interprétable en fonction d’une quelconque clé des songes, fut-elle sophistiquée comme la psychanalyse.

De notre point de vue, l’imaginaire n’a en aucune façon besoin d’être interprété pour remplir son rôle. Dans le modèle ici présenté, l’imaginaire est considéré comme une espèce de système de pilotage du réel fournissant à chaque instant au cerveau une vision du monde, une réalité globale, et recevant à chaque instant par les instruments des sens une série de signaux lui permettant de recréer une nouvelle réalité pour l’instant suivant.

En effet, notre langage courant ne nous autorise qu’à décrire les éléments du monde et non pas celui-ci sous une forme globale. Pour passer à ce second niveau de compréhension, un méta-langage s’avère nécessaire ; pour nous, chacun possède, de manière plus ou moins consciente, une mythologie personnelle, qui ne fait qu’exprimer, sous une forme fluctuante, analogique, la vision qu’il a du monde en tant qu’entité unique et non plus comme somme d’éléments. La manipulation de ces contenus imaginaires pourrait donc, en toute logique, permettre une manipulation du réel lui-même.

La plupart de nos sociétés découragent la possibilité d’une telle éducation de l’imaginaire, laquelle serait utile à l’individu, mais nuisible à la collectivité ; un imaginaire figé permettant la maintenance d’un réel stable.

Malheureusement, depuis notre accession à l’ère post-industrielle, le réel s’emballe. Nous vivons une époque réellement magique en ce sens que nos facultés d’adaptation, constamment sollicitées, ne nous permettent plus de nous en tenir à une vision du monde figée et stable.

Pratiquer l’art magique, c’est par conséquent :

— rétablir avant tout l’interaction entre le réel et l’imaginaire, en favorisant un passage fluide et constant entre l’un et l’autre.

— élaborer un nouveau type de langage, ce que j’appelle précisément un système magique, pour traiter et manipuler notre mythologie personnelle.

— le seul moyen de traiter avec la profusion informationnelle et symbolique de notre société.

— en un mot se conduire de manière résolument moderne.

 LE SYSTEME MAGIQUE

Un système magique est un ensemble de perceptions co-reliées destiné à assurer une maîtrise de l’imagination de l’expérimentateur afin de lui permettre d’obtenir certains résultats concrets dans un mode du monde particulier.

Il s’ensuit que tous les systèmes magiques ne sont pas adéquats à tous les mondes (modes du monde) possibles. Notamment, la plupart des systèmes occultistes traditionnels, parfaitement adaptés aux réalités des sociétés patriarcales rurales, se révèlent en grande partie inadéquats pour se diriger dans les méandres et les ambiguïtés de la civilisation contemporaine.

Le caractère chaotique et perpétuellement changeant du monde d’aujourd’hui rend inutiles, obsolètes dès leur naissance, les grandes synthèses de type traditionaliste (Kabbale, Tantra, etc.), les modes de perceptions du monde sont trop nombreux et perpétuellement changeants.

Fondamentalement, un système magique moderne peut être exposé au maximum en quelques dizaines de pages ; un système plus complexe n’aurait guère de raison d’être, au vu de sa durée de vie obligatoirement limitée.

On peut le définir, de la manière la plus simple, comme un regroupement d’images mentales d’origines diverses structurées par une organisation particulière. C’est cette organisation qui assure la spécificité du système ; sa complexité est variable et dans certains cas, elle peut sembler pratiquement inexistante. Généralement, des « procédures hypnotiques » telles que méditation, danse, etc. sont conseillées par les auteurs du système. Ces procédures possèdent en général une valeur symbolique qui ne devra pas être négligée. Utiliser des techniques sexuelles, par exemple, avec les images des « exercices spirituels » d’Ignace de Loyola risquerait d’exposer l’utilisateur à certaines difficultés difficilement solubles.

Le Liber Astarté vel Berylli d’Aleister Crowley, le « Book of Pleasure » d’Austin Osman Spare, ou « This is a magick letter » de R.A. Wilson (une page) constituent des systèmes minimums de ce type (1).

Dans le Liber Astarté, les images mentales sont issues des religions traditionnelles, les processus rituels sont également d’origine religieuse ou yogique.

Les mêmes images sont utilisées dans la Magick Letter, combinées avec la méditation, la méthode Coué et la marijuana.

Dans le Book of Pleasure, les images mentales sont créées sous forme d’idéogrammes à partir de l’écriture des mots courants (images produites volontairement par le conscient) ou surgissent spontanément dans la conscience sous forme d’images oniriques. Spare recourait également à une symbolique animale, comme le font les chamans primitifs. Les processus rituels engagés se limitent à l’obtention de l’épuisement physique ou mental, des techniques de dessin automatique, ainsi qu’une forme particulière de relaxation, la « Death Posture ».

Les processus rituels sont nombreux, interchangeables, et aux effets variables selon les individus. Il s’ensuit qu’il est inutile de prétendre réduire la magie à ceux-ci. (Programmation neuro-linguistique, méthode Coué). On obtient alors une soupe thérapeutique particulièrement inefficace. Leur utilité se limite en fait à ouvrir les passages pour les images mentales et ainsi remodeler le réel.

Les images mentales étant fondamentales dans toute pratique magique, il est tentant de se servir de celles qui ont maintes fois prouvé leur efficacité : les divinités et les esprits des croyances traditionnelles.

Celles-ci doivent probablement leur puissance au fait qu’au cours de leur histoire elles ont été adaptées et modifiées pour correspondre à la psychologie d’un maximum de gens, les images inadéquates étant éliminées ou absorbées par d’autres. Cette théorie darwinienne a l’avantage de rendre inutile la théorie surnaturaliste et floue d’un C.G. Jung sur les archétypes.

Le recours aux divinités reste une méthode simple pour les personnes qui n’ont pas l’habitude de travailler leur imagination. Cette technique présente cependant certaines limites.

Ces divinités étant des figures collectives, elles n’éveilleront probablement en chacun de nous que ce qu’il y a de plus commun. Par conséquent, il est inutile d’en attendre beaucoup d’originalité. Au pire, on risque de devenir quelqu’un de complètement stéréotypé. En bref, il s’agit d’un système inadéquat pour la création, artistique ou autre. De plus, et bien qu’elles aient prouvé leur valeur au cours des siècles qui précèdent, il ne faut pas oublier que nous vivons, depuis cinquante ans, une période de changements pour le moins aussi importante que celle de l’apparition de l’écriture à Sumer. Rien ne prouve par conséquent qu’elles présentent une quelconque importance pour la psychologie contemporaine.

Le caractère de beaucoup d’occultistes, souvent figé dans des conceptions à la fois stéréotypées et dépassées, est une illustration de ce genre de danger.

On pourra bien sûr continuer à employer la symbolique traditionnelle, mais de manière marginale, en la reliant à des complexes d’imagerie plus personnels.

Ces images pourront être tirées de rêves nocturnes, de la mémoire personnelle de chacun ainsi que de l’ensemble du patrimoine culturel de l’humanité, en incluant les bandes dessinées et la T.V., sans considération de leur caractère « sacré » ou « profane ». Certaines images mentales apparaissant spontanément au sein de la conscience éveillée au cours d’expériences d’introspection seront également utilisées avec profit.

Il est à noter qu’à la place d’images, d’autres types de perceptions, par exemple les sons, les odeurs, les textures, pourront être utilisées.

La constitution volontaire de cette imagerie en système n’est même pas nécessaire, mais a tendance à survenir au cours de l’expérimentation. En effet, le rapport des images entre elles d’un côté, avec le réel de l’autre, implique tôt ou tard une formalisation qui déterminera au final le mode d’action magique.

J’appelle « action magique » un type particulier de stratégie, qui consiste, face à une situation donnée, à adopter une attitude mentale particulière qui permettra de traiter au mieux ladite situation.

Fondamentalement, l’Art magique se rapprocherait plus du surf que par exemple de l’alpinisme : rester à la surface d’un monde fluide en perpétuelle mutation plutôt que vouloir à tout prix escalader l’arbre des séphiroth par sa face nord.

Savoir à quel type de situation correspond quel type d’attitude mentale, puis ensuite quel type d’images est susceptible de faire apparaître cette attitude, c’est là tout le travail du magicien.

La production d’images mentales apparente le travail du magicien à celui de l’artiste. Mais la connaissance des organisations possibles de celles-ci nous rapproche en fait de la science, et quelle science ! Il n’existe pas en effet de psychologie humaine type ; le cerveau, objet le plus complexe de l’univers connu, ne tolère pas de telles simplifications ; toutes les tentatives pour catégoriser les images de façon définitive, que ce soit à l’aide de la psychanalyse, de l’astrologie ou de n’importe quel autre système idéologique, n’ont abouti, au pire qu’à un échec complet, au mieux, comme nous l’avons dit plus haut, qu’à un système extrêmement standardisé, capable de traiter des éléments psychiques simplifiés. La science dont nous parlons n’a donc pas de principes de base, chaque individu étant par trop différent. Il sera par conséquent préférable de renoncer à tenter de reconstituer son propre esprit à partir des éléments fondamentaux qui le constituent ; si tant est du reste que ceux-ci aient été découverts ou même existent.

Si nous admettons l’impossibilité de discuter d’une psychologie type, les techniques d’observation des états mentaux et de manipulation des images magiques ressortent-elles à une méthodologie très proche de la recherche scientifique traditionnelle (et de l’empirisme primitif) qu’on pourra exposer, discuter, critiquer et remodeler.

Les deux axes principaux de la recherche consisteront en une classification des images magiques (ou des flux d’images magiques) en fonction des états mentaux ; la seconde, en une utilisation adéquate de ces images en vue de résultats précis.

La plupart des systèmes magiques évitent soigneusement la confrontation avec ce genre de problèmes : tout d’abord parce que, fréquemment d’origine traditionnelle, la conception qu’ils présentent de l’efficacité est très différente de celle que la plupart d’entre nous possèdent actuellement ; ensuite parce que les images mentales sont considérées comme des représentations de forces cosmiques réelles, possédant une action qui leur est propre, et non comme des constructions possédant leurs limites et déterminées historiquement. La psychanalyse jungienne, qui postule des archétypes éternels et reconnaissables à travers les différences de culture et d’époque, n’échappe pas à ce défaut.

Ensuite, la plupart de ces systèmes présupposent une efficacité thaumaturgique, c’est-à-dire la possibilité d’une action à distance indépendante de tout médium matériel actuellement analysable. Il n’est pas dans notre intention d’entrer dans le débat parapsychologique ; si de tels modes d’action existent en mettant au point un protocole qui autorise la répétabilité. En attendant, je crois qu’il est préférable de mettre ces « pouvoirs » entre parenthèses. Si après tout, ils se manifestent, il est toujours permis de profiter de l’occasion qui passe ! Mais il est à mon avis naïf de compter dessus, et ce serait, je pense, faire preuve d’une coupable légèreté que de construire une stratégie ou une méthodologie sur l’existence de phénomènes qui sont invérifiables, non-répétables, et dans certains cas, purement et simplement inexprimables. Cela dit, il faut bien reconnaître que les « synchronicités » et autres bizarreries semblent se multiplier pour qui se lance dans ce genre d’expérimentations. Cependant, il paraît (pour l’instant) plus logique de tenter d’expliquer au moins un bon nombre de ces phénomènes par l’intervention de mécanismes mentaux inconscients et complexes (signaux non verbaux, altération légère de la grille perceptive, etc.) que par la mise en uvre de pouvoirs « surnaturels » ou « parapsychiques ».

Sur les processus rituels, il suffira de dire qu’il suffit d’entrer, par une méthode ou une autre, en résonance avec un certain type de contenu imaginaire. L’éventail des techniques hypnotiques est vaste et connu. D’ailleurs, on s’apercevra parfois avec surprise que penser spontanément à une image magique provoque parfois un effet psychologique plus puissant qu’un rituel ou une méditation savamment orchestrée. Il est possible que finalement les techniques rituelles n’aient aucune autre efficacité que celle de la réactualisation constante des images mentales. Une fois celles-ci vitalisées et imprégnées dans l’esprit, elles peuvent fonctionner toutes seules sans recours extérieur. Finalement, toute pratique psychologique se réduirait à l’antique cérémonie du sacrifice, qui consiste à donner vie et nourrir un esprit en lui offrant quelque chose, que ce soit ses perceptions, sa respiration, un peu de pain et d’eau ou une cohorte d’esclaves.

C’est donc à la création et à l’organisation du set d’images mentales que nous allons maintenant nous intéresser.

Commentaires

1 Message

  1. Créez votre propre système Magicke

    trés intéréssant , sans aller plus loin il me fait penser hot chaos de phil hine , si mes souvenirs sont exacts . pour ma part je me suis arrangé un systême articulé autour du futhark , de l’edda de snorri avec des parallélisme discordiens . cela fonctionne pas trop mal , mais il y a des manifestation de « klipôhs » que j’ai du mal à gérer .

    enfin avec le temps on finit par s’y habituer ….

    par knto | 28 novembre 2008, 14:46

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